La charte de commune de Senlis

Afficher la charteAu XIe siècle, la renaissance économique fait peu à peu sortir les villes de la torpeur dans laquelle elles étaient plongées depuis les invasions barbares.
Le développement des marchés et de l'artisanat, la réouverture des circuits commerciaux internationaux créent chez leurs habitants un désir d'ordre, de justice et de paix. Ils ont soif non pas, sans doute, de liberté mais de libertés qu'ils négocient avec leurs seigneurs. Certains obtiendront ainsi, de façon plus ou moins pacifique, des chartes de franchises, dont la plus célèbre est sans doute celle de Lorris-en-gâtinais (1155) qui connaîtra un grand succès et deviendra une sorte de charte-type.

Ces documents réglementaient les impôts, directs ou indirects, les obligations militaires, fixaient les amendes, assuraient la sécurité des membres de la ville et des marchands qui s'y rendaient, etc. Dans notre région, si les chartes de franchises ne manquèrent pas, (Méru, Creil ou Clermont par exemple), on remarque que, dans un grand nombre de cas, ces franchises sont accordées à une population qui s'est liée par un serment d'aide commune ; ce serment créait en quelque sorte une personnalité morale susceptible de s'insérer comme une seigneurie collective dans la hiérarchie féodale. Le document par lequel le suzerain consacre cette situation constitue la charte de commune.
Les premières remontent à l'extrême fin du XIe siècle (Saint-Quentin, Beauvais) ou du début du XIIe (Noyon et Laon) ; vient ensuite celle de Soissons (vers 1116) qui servit de modèle à bien d'autres, et notamment à celle de Compiègne (1153), sur laquelle czllz de Senlis fut presque littéralement copiée vingt ans plus tard.
Son auteur, le roi Louis VII, était bien moins favorable au mouvement communal qu'on ne l'a dit parfois mais il avait un réel attachement pour une ville où il séjourna souvent et dont il dota largement les établissements religieux et charitables.

On sait par ailleurs qu'un de ses proches, Gui, son bouteiller, dont on connaît les attaches avec Senlis, intercéda pour faire obtenir à la ville une faveur qui n'avait pas été arrachée par la violence comme ce fut le cas dans bien des villes, à Laon par exemple : la formule intuitu pacis in posterum conservande (dans le souci de conserver la paix à l'avenir) est reprise de la charte de Compiègne.
Il existe deux exemplaires de notre charte, ce qui n'est pas exceptionnel. Pratiquement identiques et visiblement dus à la même main, ils ne diffèrent que par des détails paléographiques sans importance. L'on retrouve dans l'un et dans l'autre les mêmes particularités orthographiques : subhurbio par exemple. C'est l'acte conservé aux Archives (AA1, n° Ibis) que nous avons étudié.
Matériellement, il apparaît comme une pièce de parchemin assez régulièrement taillée.

Cette matière, peau de mouton, parfois de veau, avait remplacé le papyrus dès la fin du VIIe s. Quant au papier, il n'apparaîtra dans le nord de la France qu'au XIIIe s., et encore plus tard à la chancellerie royale française.
L'écriture dérive de la minuscule Caroline qui est la base de notre écriture actuelle, depuis qu'elle a été remise en honneur au XVIe s., après la longue parenthèse gothique initiée au XIIIe s.
Très régulière, elle n'offre pas d'exemple de ces brisures qui annoncent la période suivante dans beaucoup de documents contemporains, elle est même un peu archaïque : emploi de majuscules au début de la première ligne, lourdeur des ornements des -f et des -s. Les abréviations sont classiques et constamment suivies, comme on pourra s'en assurer par la transcription où leur restitution a été signalée. Quelques étourderies (forifacta pour forisfacta, par exemple) ne posent pas problème. Il s'agit au total d'un texte facile à déchiffrer.
Le monogramme est conforme à ceux des autres originaux. Le sceau est pendant, comme tous ceux connus : Louis VII est le premier roi de France à avoir abandonné complètement l'usage des sceaux plaqués.
La langue est naturellement le latin ; le français ne pénétrera à la chancellerie royale française qu'à la fin du XIIIe s. On notera à ce propos que la traduction insérée dans le Cartulaire enchaîné n'a aucun caractère officiel et ne vise qu'à faciliter l'étude par des gens ignorant le latin (et qui étaient déjà les plus nombreux, même dans la bourgeoisie) des documents que la ville avait voulu protéger en les transcrivant dans un cartulaire (de carta, charte).  On en signalera seulement le titre : après un siècle à peine, on attribuait à Louis VI dit le Gros la charte concédée par son fils. Ce latin ne pose pas non plus de problème particulier, à part peut-être quelques mots : arramiationem pour arraminationem, prestation (de serment) figure dans du Cange. Leugam, lieue, soit une heure de marche, désigne ici le ban-lieu, c'est-à-dire l'espace où s'appliquait la justice (ban) de la ville. Jurati désigne ici ceux qui ont prêté le serment communal, les membres de la commune homines de communia. Il est synonyme de burgenses ou de cives.
Les parties du discours sont conformes aux habitudes : nous avons affaire à un diplôme c'est-à-dire à la forme réservée aux actes les plus solennels de la chancellerie royale, ce qui est normal puisque il s'agit d'un acte à portée perpétuelle, en principe du moins, car nous savons ce qu'il advint 150 ans plus tard, à la commune de Senlis, comme à bien d'autres du reste.
En conclusion, rien dans l'aspect extérieur, la langue ou l'organisation du discours ne permet de douter de l'authenticité de notre charte.
Celle-ci peut encore se déduire d'une comparaison de l'écriture avec d'autres diplômes originaux de Louis VII ; une dizaine d'actes en faveur de divers établissements présentent des similitudes telles qu'on est amené à conclure que ceux-ci ont été rédigés non par l'établissement destinataire comme il arrivait souvent au XIe s., et même à cette époque, mais à la chancellerie royale.
Un dernier doute peut venir du désordre de la rédaction elle-même qui ne plaide pas en faveur de la rédaction au sein d'une chancellerie expérimentée, mais ce doute disparaît si on remarque que les dispositions de notre charte se retrouvent, presque mot pour mot, dans la charte de Compiègne, celle de Soissons, voire même celle de Beauvais et que celles-ci ont été unanimement confirmées par Louis VII lui-même ou, quelques années plus tard, par son successeur. Le désordre s'explique suffisamment par une rédaction primitive plus ancienne, recopiée plus ou moins servilement.


  • Le 800e anniversaire de la charte communale de Senlis.

  par P. Leroy. [article extr. du Bulletin de la Sauvegarde de Senlis n°5, 1973 (juin)